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Avec près de 2 millions d’employés dans le monde, Wal-Mart est la plus grande entreprise de la planète. Pourtant, un seul de ses magasins nord-américains est syndiqué, celui de Saint-Hyacinthe. Et les employés n’y ont pas encore signé de convention collective.

On accuse l’entreprise d’être opposée à la syndicalisation de ses employés et de tout tenter pour empêcher l’entrée de syndicats dans ses magasins. De Jonquière à Windsor, en passant par les États-Unis et le Bangladesh, une équipe de Zone libre a plongé au cœur de l’empire.

LES FAITS
C’est la fermeture du magasin Wal-Mart de Jonquière, peu après son accréditation syndicale, qui a mis la puce à l’oreille des journalistes. Anne Panasuk et Luc Chartrand, épaulés par le réalisateur Jean-Luc Paquette, ont alors décidé d’enquêter sur les pratiques du géant américain du commerce de détail envers les syndicats.

Le cas de Jonquière
Les employés du Wal-Mart de Jonquière ont obtenu leur accréditation syndicale en août 2004. Six mois plus tard, les négociations n’aboutissant pas, le gouvernement a nommé un arbitre pour imposer une convention collective. L’entreprise a alors annoncé qu’elle fermerait le magasin parce qu’il n’était pas rentable.

Anne Panasuk a retrouvé des employés qui témoignent de l’ambiance pendant les mois précédents la fermeture du magasin. Ceux qui appuyaient la syndicalisation soutiennent avoir été suivis et même espionnés. Ils ont l’impression que les caméras du magasin étaient braquées sur eux en permanence. Leurs dires sont confirmés par des agents de sécurité engagés par Wal-Mart. Ils affirment qu’on leur a demandé d’effectuer des tâches ne correspondant pas à un travail « normal ». Les agents de sécurité devaient particulièrement surveiller le meneur du syndicat, Gaétan Plourde, et d’autres employés pro-syndicat.

L’entreprise est même allée jusqu’à embaucher un faux employé qui avait pour principale tâche d’épier tous les faits et gestes de Gaétan Plourde. Ce faux employé affirme ne pas savoir qu’il faisait quelque chose d'illégal.

Pratiques illégales à Windsor
Le magasin de Windsor, dans le sud de l’Ontario, a été le premier Wal-Mart à se syndiquer. Les 209 employés ont obtenu leur accréditation syndicale en 1997 grâce à une décision de la Commission des relations de travail. Une majorité des employés avait voté contre la syndicalisation, mais la commission l’a accordée quand même. Elle jugeait que Wal-Mart avait eu recours au chantage et à l’intimidation pour empêcher ses employés de se syndiquer.

Quatre ans plus tard, épuisé, le syndicat a décidé de se retirer. Wal-Mart multipliait les recours judiciaires, grevant fortement les finances des TUAC. De plus, la révolte grondait à l’intérieur du magasin. Des employés mécontents multipliaient les manifestations contre le syndicat. Aujourd’hui, ces mêmes employés avouent avoir reçu de l’aide de l’entreprise pour ces activités, ce qui est formellement interdit par le Code du travail.

Certaines des employées les plus férocement opposées au syndicat ont confié à Anne Panasuk qu’un agent privé envoyé par l’entreprise leur a fourni des fonds et de l’équipement dans leur lutte contre la syndicalisation.

Leur activisme antisyndical leur a même valu une invitation du premier ministre ontarien de l’époque, Mike Harris, à l’annonce officielle de « l’amendement Wal-Mart ». Cette modification à la loi ontarienne a retiré aux commissaires le pouvoir d’accorder une accréditation syndicale sans que les employés votent.

Ce que la multinationale a réussi à faire en Ontario, elle espère aussi l’obtenir dans d’autres provinces. Elle dit défendre les droits démocratiques de ses employés. Wal-Mart soutient que la seule façon d’obtenir une accréditation syndicale devrait être par vote secret, et non par la signature de cartes de membre.

Le cas Tom Coughlin
Les attaques contre Wal-Mart viennent aussi de l’intérieur. L’ancien numéro deux, Tom Coughlin, un des premiers partenaires du fondateur, Sam Walton, est tombé en disgrâce. Il est accusé d’avoir détourné jusqu’à 500 000 $ pour des dépenses personnelles.

Thomas Coughlin soutient qu’il se faisait en fait rembourser pour des dépenses engagées lors d'activités antisyndicales, payées de sa poche pour ne pas laisser de trace. Il a notamment insinué avoir payé des représentants syndicaux pour qu’ils l’informent sur les activités dans les magasins.

Aux États-Unis aussi
Le seul magasin américain qui a réussi à se syndiquer est à Jacksonville, au Texas. Les employés du département de boucherie y ont obtenu leur accréditation en 2000. Une semaine plus tard, Wal-Mart a annoncé la fermeture de tous les services de boucherie de ses magasins aux États-Unis. Désormais, elle ne vendrait que de la viande préemballée.

Jugeant que la multinationale avait agi ainsi pour contrer le syndicat, les employés du département de boucherie ont porté leur cause devant le tribunal du travail. Ce dernier leur a donné raison, mais Wal-Mart a interjeté appel. Cinq ans plus tard, rien n’est encore réglé.

La technique du recours constant aux tribunaux est employée fréquemment par Wal-Mart. L’entreprise multiplie les recours. Elle porte très souvent en appel les décisions favorables aux syndicats, rendues par la justice.

Cela ne décourage pourtant pas les employés et les syndicats de continuer à se battre. Aux États-Unis, plus de 1,6 million de femmes employées par Wal-Mart depuis 1998 pourraient être visées par un recours collectif contre leur employeur. Les plaignantes l'accusent de discrimination quant aux salaires et aux promotions.

ENQUÊTE AU BANGLADESH
Les magasins Wal-Mart vendent des vêtements sous leurs propres marques: Simply Basic, BUM, 725, George, etc. Plusieurs de ces produits sont fabriqués dans le tiers-monde, notamment au Bangladesh. Wal-Mart est le plus gros acheteur de vêtements confectionnés dans ce pays.

La multinationale s'est dotée d'un code de conduite stipulant que les vêtements ne doivent pas être fabriqués par des enfants de moins de 14 ans, que les employés ne doivent pas travailler plus de 72 heures par semaine et que le milieu de travail doit être sain. Qu'en est-il vraiment? Pour le vérifier, le journaliste Luc Chartrand de l'émission Zone libre s'est rendu au Bangladesh.

Sous les traits d'un importateur de vêtements, il est entré en contact avec des agents d'affaires de l'industrie locale, puis avec des directeurs d'usine. Il en a visité plusieurs dans la région de Narayanganj, au sud de Dhaka. Dans plusieurs d'entre elles, il a vu des enfants, qui gagnent, en moyenne, la moitié du salaire des adultes.

L'une de ces usines fabrique des vêtements pour Wal-Mart. Des enfants s'affairent à coudre dans une pièce à la chaleur étouffante. Connaissant les sensibilités occidentales quant au travail des enfants, les patrons de l'usine ont d'abord tenté de les cacher. Une fois confrontés aux preuves, ils soutiennent que les enfants ne travaillent pas sur les vêtements destinés à l'exportation, mais seulement pour le marché intérieur.

Dans une autre usine, qui fabrique notamment des t-shirts aux couleurs de la multinationale, on trouve également des enfants.








La réaction de Wal-Mart
Mis au courant de cette situation, les responsables de Wal-Mart ont envoyé des vérificateurs au Bangladesh. Après avoir confirmé que les usines en question employaient bel et bien des enfants, l'entreprise a annulé toutes ses commandes.

Pour s'assurer que son code de conduite est effectivement appliqué, Wal-Mart effectue des vérifications fréquentes auprès de ses fournisseurs directs. Mais, selon la multinationale, les usines visitées ne traitaient pas directement avec l'entreprise. Elles passaient plutôt par des intermédiaires avec lesquels Wal-Mart ne fait plus affaire.

L'enquête a mis en évidence que Wal-Mart Canada ignorait beaucoup de choses sur la fabrication de ses propres marques de vêtements. Les écarts constatés chez ses fournisseurs mettent en doute la capacité de l'entreprise à faire respecter son propre code de conduite.



Les dessous de l'enquête
Pour avoir l'allure d'un importateur de vêtements, Luc Chartrand a créé une entreprise fictive, Zone libre. On a fabriqué des cartes d'affaires, ainsi que du papier corporatif, des enveloppes, un courriel et un site web. Le cameraman de l'équipe, Alfonse Mandello, se faisait passer pour un designer de mode.

Avant de partir, le journaliste avait interviewé trois professionnels du secteur, afin de connaître les termes employés par les experts et d'établir un scénario plausible. « J'en avais assimilé assez pour pouvoir me faire passer pour quelqu'un qui connaissait le milieu, mais je craignais toujours de me faire poser une question qui mettrait en évidence mon ignorance, explique-t-il. Ce qui nous a sauvés, c'est la langue. On pouvait toujours dire qu'on n'avait pas compris ce qu'ils voulaient dire! »

Luc Chartrand et Alfonse Mandello ont visité une douzaine d'usines et, à mesure que le temps passait, le rôle devenait de plus en plus facile à jouer.

Alfonse Mondello jouait le rôle du touriste d'affaires. Muni d'un mini DV, il filmait l'usine pendant la visite. Cela ne paraissait pas suspect, puisque les importateurs ont l'habitude de le faire, pour leurs archives, quand ils visitent les usines.

La plupart des propriétaires d'usines soutenaient travailler pour Wal-Mart. Mais, pour en être certain, il fallait le prouver. Luc Chartrand a donc cherché des étiquettes des marques maison de Wal-Mart, ainsi que le code de l'entreprise. Il a trouvé deux usines qui travaillaient effectivement à confectionner des vêtements pour Wal-Mart Canada. Dans les deux cas, il y avait des enfants dans l'usine.

ET APRÈS...
« L’aspect le plus difficile de ce genre d’enquête est de constater que la diffusion des informations que l’on a recueillies peut entraîner des conséquences néfastes qui échappent à notre contrôle. » - Luc Chartrand.

Avec le caméraman Alfonse Mondello, je me suis rendu au Bangladesh en septembre 2005. Nous avons tenté d’y vérifier des allégations voulant que des enfants travaillent dans des usines du Bangladesh, où sont fabriqués des vêtements pour Wal-Mart.

Wal-Mart, le plus gros acheteur de vêtements confectionnés au Bangladesh, compte des milliers de fournisseurs qui font fabriquer leurs marchandises par des sous-traitants. Wal-Mart a élaboré un code de conduite à l’intention de ses fournisseurs pour éviter les pires abus au chapitre de l’exploitation des travailleurs et pour empêcher que des enfants soient associés à la fabrication de ses propres marques. Selon ce code, aucun enfant de moins de 14 ans ne doit travailler pour les fournisseurs de Wal-Mart.

Notre enquête a démontré que des usines du Bangladesh liées à la fabrication des vêtements Simply Basic, une marque maison de Wal-Mart, embauchaient des enfants de moins de 14 ans.

Informées de nos découvertes, Wal-Mart Canada a mené sa propre enquête et corroboré nos dires. Wal-Mart a donc immédiatement annoncé qu’elle mettait fin à tous les contrats signés avec ces fournisseurs qui étaient, a-t-elle affirmé, des sous-traitants qu’elle ne connaissait pas.

Cette réponse est loin d’être sans conséquence. Qu’adviendra-t-il des travailleurs des usines ainsi rayées de la liste des fournisseurs? Y aura-t-il des mises à pied? Retirera-t-on les enfants de ces usines pour ensuite les retrouver à la rue, dans des conditions encore plus misérables?

L’aspect le plus difficile de ce genre d’enquête est de constater que la diffusion des informations que l’on a recueillies peut entraîner des conséquences néfastes qui échappent à notre contrôle.

Cette réflexion a commencé alors même que je me trouvais au Bangladesh. Au cours de mes discussions avec des travailleurs humanitaires du Bangladesh, il m’est apparu évident que la perception du travail des enfants dans ce pays n’est pas du tout la même qu’en Occident. Ces enfants contribuent au revenu de leur famille et le sort qui les attend s’ils perdent leur emploi est souvent bien pire que celui qu’ils vivent en usine. Certains risquent de se retrouver dans des emplois plus durs, notamment comme casseurs de briques dans des cimenteries. D’autres peuvent se retrouver à la rue comme mendiants ou prostitués.

Certains militants syndicaux et spécialistes des conditions de travail dans les ateliers de misère du tiers-monde affirment que les entreprises violant leur propre code de conduite, comme celles que nous avons soulevées pour Wal-Mart Canada, devraient s’impliquer dans la recherche de solutions pour les travailleurs, y compris les enfants touchés par la fin abrupte des contrats. Ces entreprises devraient-elles indemniser ceux et celles qui vont subir les conséquences de la résiliation des commandes?

Par ailleurs, il faut aussi élargir le débat: l’indignation occidentale au sujet du travail des enfants est-elle toujours justifiée? Jusqu’à quel point ne sert-elle pas les intérêts protectionnistes des entreprises et des syndicats des secteurs menacés par la concurrence du tiers-monde?

Rien n’effraie davantage les travailleurs humanitaires et les syndicats du Bangladesh qu’un éventuel boycottage de leur pays fondé sur la dénonciation du travail des enfants. Car malgré les conditions difficiles qu’on rencontre dans la plupart des usines de ce pays, le travail reste une source d’amélioration du niveau de vie.

Posté par Jean-Marie PAGAZZI

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